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mardi, 07 avril 2020 16:48

LE SALINES DE SENE, par l'Abbé LE ROCH

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3. DU MOYEN-ÂGE A LA REVOLUTION

LES SALINES DE SENE, PROPRIETE DU CHAPITRE CATHEDRAL DE VANNES
de 1721 à 1791

S1 l'on admet que les nombreux fours et ce pots d'augets, dont nous avons parlé dans un précédent article et qui ont été découverts à partir de 1902 sur les rivages de SENE, étaient destinés à la fabrication du sel marin, il faut dire que cette industrie remontait à une haute antiquité dans le pays ... Ces salines rudimentaires et miniatures (plutôt salières que salines; durent être abandonnées vers l'an -56, lors de l 'occupation romaine, à moins que ce ne soit plus tardivement, si elles ont continué à être exploitées par les Gallo-Romains.
Dans ce cas, elles furent délaissées lors des invasions barbares au début du Vème siècle. On sait qu'à cette époque, des hordes venues de l'Ouest et du Nord déferlèrent sur le pays, dévastant tout, semant la panique, le pillage et la désolation, l'incendie et la mort sur leur passage. Les lieux habités furent changés en déserts et toute vie cessa.

L'industrie du sel ne fut reprise semble-t-il dans le pays , du moins sur une grande échelle, que longtemps plus tard et sous une forme, suivant un procédé totalement différent. Les godets utilisés primitivement pour l'évaporation de l'eau et la cristallisation du sel disparurent ; les salines se modernisèrent et se transformèrent en marais salants. Le sel s'obtint alors sur de vastes surfaces: offrant au phénomène de l'évaporation de l'eau de mer une plus grande étendue. Il fut également transporté dans des récipients plus importants que les centaines de petits godets d'argile d'autrefois.

Il est difficile, écrit Amédée de Francheville, d'assigner une date certaine à l'origine des nombreuses salines qui ont fait jadis la richesse de notre contrée. Et l'auteur laisse entendre que l'industrie du sel a pu être implantée au pourtour du golfe du Morbihan, à SENE, et sur le littoral de Rhuys comme dans la baie de CARNAC, par une colonie de Saxons, de même que dans la presqu'île de GUERANDE et du CROISIC, à SAILLE.

On sait comment se fabriquait le sel, il n'y a pas si longtemps. La saline qui etait un relai de mer disposé pour la cristallisation du sel, avait pour accessoires la vasière ou réservoir d'eau de mer et le gobier qui servait à préparer cette eau avant de la faire entrer dans la saline. Celle-ci se subdivisait elle-même en oeillets, fares, adernes et appartenances. Ces divers compartiments, séparés par de petites digues hautes de
30 cm, étaient fermés au moyen de petites planches verticalement placées ; elles servaient aux paludiers à retenir les eaux nourricières et à les répandre dans les oeillets ou bassins d'évagoration. Les oeillets occupaient le milieu de la saline ; ils étaient rangés sur deux lignes parallèles et séparés par un étroit canal profond au plus de 15 cm. Les servitudes occupaient le reste de la saline. L'eau de mer, chauffée et préparée par l'action du vent et du soleil, en parcourant les sinuosités des canaux nourriciers, des fares, des adernes, des appartenances, était introduite dans l'oeillet à la hauteur de 7 cm. Le sel blanc, semblable à une glace, se formait à la surface. Le sel gris ou gros sel se déposait dans le fond de l'oeillet et se recueillait sur de petits plateaux ménagés au centre et nommés bordures. Il y restait jusqu'à ce qu'il soit ramassé en tas (mulon) ou amulonné. Une planche nommée laz, longue de 50 cm, servait à le recueillir. Une lousse ou pelle en bois, une baguette ou pelle concave également en bois, étaient les seuls outils. employés par les cultivateurs des marais ou paludiers.

Les chanoines du chapitre de VANNES viennent "se saler" ou plus exactement "se sucrer" à SENE.
Les revenus du chapitre cathédral n'avaient jamais été très importants ni les chanoines très riches. A diverses reprises, l'Evêque fut obligé de leur trouver des sources de revenus pour vivre honorablement.  La plus ancienne dîme ou contribution attribuée au chapitre paraît avoir été celle provenant de Saint Patern de VANNES. L'Evêque Maengui donna vers 1080, la moitié de cette paroisse au chapitre et en 1177, son successeur, l'évêque Rotald, lui céda l'autre moitié. Devenu ainsi recteur primitif de Saint Patern, le chapitre perçut naturellement les dîmes de la paroisse ; elles se percevaient en nature sur les villages d'Arcal, le Versa et autres. Mais, en 1790, ce reste de dîme ne donnait plus que 4 perrées et demie de froment valant 121 livres 10 sols.
A cette époque reculée (XIe - XIIe siècles), SENE était¬elle déjà paroisse indépendante de Saint Patern? ... Nous l'ignorons, mais il semble bien qu'elle en ait été détachée au XIe siècle, après l'expulsion des pirates normands, lors de la restauration religieuse de la Bretagne.

Par une bulle du 23 septembre 1451, le Pape Nicolas V, pour venir en aide au chapitre, autorisa l'évêque de VANNES, Yves de Pontsal qui s'était adressé à lui au nom des chanoines, à unir six paroisses au chapitre, dont SENE. Les deux tiers des revenus de la paroisse appartiendraient au chapitre et l'autre tiers au recteur du lieu. Cette fois, l'appoint était sérieux. Les dîmes de SENE ou redevances écclésiastiques revenant au chapitre étaient affermées en 1521 pour 80 perrées de froment ; en 1790, elles rapportaient 47 perrées de froment et 30 perrées de seigle qui valaient alors environ 1,779 livres.

En 1720, la chute du système financier "Lavo" avait causé partout en France d 'effroyables ruines. De nombreux capitaux avaient été remboursés au chapitre cathédral de VANNES en billets de banque et ces
billets perdirent aussitôt leur valeur. Le chapitre, pour relever ses finances, sollicita du roi, par l'intermédiaire de l'évêque, la concession des terres vagues situées le long de la côte méridionale de SENE pour y établir des salines. Louis XV accorda au chapitre sa demande par un acte passé en conseil d'Etat le 7 février 1721, confirmé par lettres patentes du mois d'avril suivant, à la condition de payer une redevance annuelle de 30 livres au Domaine,

Dès 1725, le chapitre se mit à l'oeuvre et employa à l'établissement de nombreux marais salants, des capitaux considérables qui lui furent peu à peu remboursés par le clergé du diocèse. Ces salines avaient été installées à Kerbiscon, Dolan, Bindre, Falguerec, Broël, Micbsot et Kérarden. Elles furent par la suite, partagées entre les 14 chanoines qui formaient le chapitre, en réservant 491 oeillets pour la mense ou la table capitulaire et
54 pour le recteur de SENE. La part de la mense fut louée en 1740 pour 9 ans à raison de 4. 173 livres 10 sols par an. C'était comme on le voit, un joli denier.

Ces marais prirent bientôt de nouveaux développements, si bien que les salines qui rapportaient 3. 185 livres au chapitre en 1730, lui donnaient un revenu net de 15.556 livres en 1765. Trois ans plus tôt, on avait procédé, le 26 février 1762, en assemblée capitulaire à un partage définitif qui fut approuvé par l'Evêque et sanctionné par lettres patentes du roi. Dans ce partage, sur 2.511 oeillets, 1679 furent attribués aux chanoines et partagés entre eux et 832 furent réservés à la maison capitulaire pour payer ses charges. Le tout avait une valeur brute de 21 .408 livres par an, mais on déduisait les bénéfices des paludiers et la part du recteur. Il ne restait plus que 15.556 livres, dont 12.308 livres 10 sols pour les chanoines et 3.247 livres 10 sols pour leur maison,

Mais bientôt, la concurrence des sels étrangers vint arrêter la prospérité des salines de SENE; et, aux approches de la Révolution, il fallut aux chanoines faire de nouvelles économies.

Un état des biens et des charges du chapitre, fourni à 1l'administration civile en 1790, déclare qu'il avait trois sources de revenus dont la principale était l'industrie du sel de SENE :"les gros fruits comprenaient
les salines de SENE". La part réservée aux chanoines était alors de 1.662 oeillets qui produisaient à peine 10.000 livres au total.
La valeur relative de la livre changea beaucoup avec le temps : en 1275, la livre valait 113 Fr de notre monnaie de 1900 ; en 1325, elle valait 82 Fr et en 1375 seulement 55 Fr, tandis qu'en 1425, elle ne valait plus que.
40 Fr et en 1475 : 35 Ff. La dévaluation des monnaies ne date pas d'aujourd'hui.

 Mais, voici que la Révolution éclate et que l'Assemblée Nationale confisque tous les biens écclésiastiques. Les salines de SENE furent vendues à leur tour. Le 16 mars 1791, M. LE MAUFF achetait 75 oeillets à Michot pour 16.000 livres. Le 30 mars, M. GUILLEMOT acquit 103 oeillets à Dolan pour 5.425 Fr. Du 20 au 30 avril, M. PERIER de LORIENT se fit adjuger le plus gros lot, soit 2.333 oeillets à Kerbiscon, Bindre, Falguérec, Brouel et Kérarden pour 282.550 livres. Ainsi disparut, emportée par les acheteurs de biens nationaux, cette propriété écclésiatique : les salines de SENE, ayant appartenu au chapitre cathédral de VANNES pendant 70 ans.

Nous terminons cette étude sur les salines de SENE par une référence à la vie admirable du bon pasteur que fut M. Pierre LE NEVE, recteur de la paroisse de 1721 à 1749. Depuis plus de 15 ans (1705), il était vicaire à
Saint Patern, lorsque Monseigneur FACON, évêque de Vannes, le nonnna à la curé de SENE le 12 mars 1721. Prêtre mortifié, aimant la pauvreté et charitable à l'extrême, il conquit très tôt et d'emblée le coeur de ses paroissiens. Non seulement il s'occupait de leurs besoins spirituels, mais rien de ce qui regardait leurs intérêts temporels ne lui était étranger. Lorsqu'on établit les salines à SENE en 1725, il s'en affligeait à cause de l'embarras que devraient avoir les pauvres gens pour trouver à l'avenir un lieu propre à faire paître leurs bestiaux. Comme on voulut lui faire entendre que ces salines augmenteraienc les revenus du presbytJre : "Beau profit vraiment, répondit-il, on donne à ceux qui en ont et l'on ôte à ceux qui n'ont pas !" Tel était le détachement de ce bon recteur qu'il se refusait le nécessaire pour soulager les pauvres et qu'il n"estimait les biens de la terre qu'autant qu'ils lui fournissaient le moyen de taire des aumônes. Il en répondait d'abondantes jusque dans les faubourgs de Vannes. L'Evêque lui ayant demandé un jour quel était le revenu exact de son bénéfice : "Il vaut autant que votre évêché Monseigneur, répliqua-t-il, il vaut le paradis ou l'enfer !" Parole pleine de sens et qui montre combien était grande la vivacité de sa foi : il comprenait bien que son salut était attaché
à celui de son peuple.

Sene saline cahute